En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies.   En savoir plus Fermer
Buda Musique en 2018 : Un bon cru très éclectique

Buda Musique en 2018 : Un bon cru très éclectique


Publié le 17-01-2019

Buda Musique en 2018 : un bon cru très éclectique.

Un label musical qui garde le cap est un label qui surprend, qui vous attend au tournant pour vous offrir de belles découvertes mais c’est aussi, dans les meilleurs cas, un vivier d’artistes qui font partie de la famille et qu’on retrouve au détour des saisons.

S’il en est un emblématique chez Buda c’est bien Yom (Guillaume Humery). Ce clarinettiste est aux expressions musicales ce que Joann Sfar est à la narration sous toutes ses formes – dessinées, écrites ou filmées. Soit des hommes qui ont une capacité de travail et de production extraordinaire et qui, lorsqu’enfin ils vont dormir, n’éteignent pas leur imagination pour autant. Yom nous a gratifié de trois CD en 2018, dont un double (Yom by Yom), compilation intelligente des dix années écoulées qui nous offre aussi deux inédits. Mais le musicien a également concocté deux albums extrêmement différents, prouvant une fois de plus le large spectre de sa fièvre créatrice. D’une part un duo intitulé Prière en dialogue avec l’orgue de Baptiste-Florian Marle-Ouvrard : longue et superbe introspection spirituelle où seule une pièce traditionnelle vient compléter les compositions du maître. Enfin, Yom a renoué avec son groupe The Wonder Rabbis pour un deuxième CD intitulé You will never die ! tout aussi excitant que le premier qui vit le jour en 2011. Guitares, basse, batterie et claviers viennent étoffer de couleurs électriques une clarinette qui n’a peur de rien, pas même de nager en plein Styx.

Ce fut donc une année Yom mais on eut le plaisir de retrouver d’autres artistes « maison ». Michel Esbelin par exemple, venu avec son nouveau trio Flor de Zinc et un disque intitulé Crèbe de set pour jouer sur cabrette, violon, banjo et accordéon chromatique ces musiques d’Auvergne dont il a le secret : bourrées, mazurkas, valses et autres scottish. Tellement bon que deux journalistes du même site ont voulu présenter le disque parmi leurs coups de cœur (www.5planètes.com).

La «  famille Buda » c’est aussi quelques belles branches généalogiques africaines. Les Tambours de Brazza reviennent sur le label avec leur nouveau disque intitulé Kongo, comme l’ancien Royaume ou comme ce fleuve dont ils sont les musiciens actuels. Le groupe d’Émile Biayenda se jette dans une nouvelle aventure avec une musique plus chaude que jamais, sorte d’afro rock aux guitares inspirées. Le tout sur une déferlante de percussions mais avec, aussi, une place importante donnée au chant.

Peut-on oublier la collection Éthiopiques de Buda et ses productions satellites ? Parmi celles-ci, nous avions été séduits en 2010 par le duo de la chanteuse Eténèsh Wassié avec le bassiste français Mathieu Sourisseau. Les revoici avec Yene alem production tout aussi forte sur laquelle ils invitent Julie Läderach au violoncelle. Retour magnifique au répertoire des azmaris et à certaines chansons dont se souviendront les amateurs du numéro 18 de la série Éthiopiques. Basse et violoncelle font des merveilles en teintes jazzy pour pousser plus loin encore la voix inoubliable de la chanteuse.

Autre retour vers l’Ethiopie avec le disque Yeketelale du groupe uKanDanZ : soit quatre musiciens français et le chanteur éthiopien Asnake Gebreyes. Un ethio-jazz aux accents rock, une musique juteuse qui repousse encore les limites de l’inventivité et de la souplesse du chanteur d’Addis Abeba. Attention, ça swingue et ça groove en même temps. C’est leur troisième CD et on serait tenté de dire qu’il est le meilleur. Buda s’impose en musique éthiopienne, depuis ses expressions les plus simples jusqu’aux dernières audaces en cours.

Quittons les « artistes maison » mais restons en Afrique. Sur 24 albums produits en 2018, dix concernent des musiques africaines. Poussons d’abord vers l’Est et l’Océan Indien. Deux disques, et non des moindres, sont consacrés au maloya de la Réunion. La chanteuse Ann O’aro crée le choc. Pour son premier disque, elle pousse son chant créole au bout du bout, elle adoucit le dur, elle durcit le doux ; mais on ne s’y trompe pas, son maloya lui crève la peau et transpire sa vie écorchée de drames. Ann O’aro est une véritable découverte : une voix, une poésie, une démarche musicale originale (belle présence d’une flûte traversière), une chanson terriblement en prise sur la réalité de la souffrance, de l’inceste, de la mort…

Autre chanteur réunionnais, Zanmari Baré présente son album Voun. L’homme est inspiré, il magnifie le maloya comme peut le faire Danyel Waro, l’un de ses maîtres. Entouré d’excellents musiciens, il raconte son île, sa famille, les siens, les détresses du quotidien. Il entrecroise ses compositions et quelques textes ou poèmes plus anciens, toujours avec une sorte de délicatesse, de retenue sensible qui n’en donne que plus de force à son chant. Zanmari Baré rêve de se « réveiller au pays des peuples qui chantent » et déjà il nous y emmène.

A quelques encablures de son île se trouve la grande Madagascar dont Buda nous offre un trio de guitaristes sous le titre Malagasy Guitar Masters, Volo Hazo. Teta Jean Claude vient de la région de Tuléar dont il maîtrise le style tsapiky. Chrisanto Zama, de la même région, est spécialiste de musiques liées aux luttes et aux enterrements. Enfin, Joël Rabesolo connaît tous les styles malgaches et laisse paraître sa passion pour le rock et le jazz. On peut entendre ici une reprise du fameux Caravan de Duke Ellington mais c’est Hendrix qui nous vient à l’esprit quand il lâche ses cordes électriques. On sait que Madagascar regorge de surprises musicales mais ces trois guitaristes nous emmènent dans une quintessence typiquement malgache dont les éventuels emprunts ne font que renforcer l’originalité.

Descendons vers l’Afrique du Sud et saluons Buda qui sort un disque incontournable : Emakhosini par le groupe BCUC (Bantu Continua Uhuru Consciousness). Sept musiciens de Soweto qui inventent ce que l’Afrique du Sud pouvait créer de mieux après les innombrables styles déjà brillants de ce pays à nul autre pareil. Africangungungu est le nom donné à ce style, musique jouée « par le peuple, pour le peuple, avec le peuple », précisent-ils. Et les voix se déploient de multiples façons, du rap à la soul, du funk aux relents de polyphonies du cru et retour aux harangues chantées ; le tout sur une basse ronflante et un lit de percussions sans failles. Les festivals en quête de nouveautés surprenantes ont invité BCUC et pour cause puisque c’est la preuve qu’on peut encore innover dans le domaine des musiques du monde.

A l’ouest du continent, on retrouve deux musiciens vivant aujourd’hui en France. D’abord, le joueur de balafon malien Lansiné Kouyaté dans un duo tout en finesse avec le pianiste Jean-Philippe Rykiel : Kangaba-Paris. Le piano de l’un et le balafon de l’autre échangent sur des thèmes venus du Mali et harmonisés par les soins de Jean-Philippe Rykiel. « Et ce dialogue est une évidence », serait-on tenté de dire tant ces cordes et ces lamelles frappées s’épousent en une étreinte de charme. Diogal, quant à lui, vient du Sénégal et sa musique délicate est déjà connue sur le sol français. Son nouveau CD Roadside affirme son style dépouillé. Son chant et sa guitare lui suffisent souvent pour dire ce qu’il a à dire, dans la tradition mondiale de ces folk singers de tous pays. Mais Diogal aime y ajouter quelques interventions discrètes d’autres instruments, voire de petites ambiances sonores concoctées avec son enregistreur. Et le tout nous donne une chanson calme au charme intimiste, avec des références en demi teinte comme cet hommage rendu à Ali Farka Touré.

Enfin, quittons l’Afrique par le Nord dans un de ces endroits particuliers où tant de cultures se sont rencontrées et ensemencées. La région de la Saoura au sud ouest de l’Algérie est de ces lieux de tous les possibles. C’est pourquoi les femmes y chantent un répertoire fait de sacré et de profane, de berbère et d’arabe, d’algérien et de gnawa, d’ancien et de nouveau, de voix et de percussions, de luth gembri et de banjo (joués ici par Hasna El Bécharia). Souad Asla ne vit plus au pays mais sa passion de chanteuse l’a poussée à y revenir et à rassembler un groupe de femmes pour que ce répertoire ne disparaisse pas. Et ces onze chanteuses donnent littéralement de la voix pour ne pas oublier, pour transmettre, pour continuer à vibrer ensemble autour d’un répertoire d’une richesse rare que l’excellent livret détaille parfaitement : Souad Asla : Lemma. Un coup de cœur 2018 !
 

Nous avons évoqué le duo sensible entre piano et balafon. Deux autres duos sont tout aussi réussis. Sur le disque Delâshena, nous retrouvons un autre artiste fidèle à Buda en la personne de Bijan Chemirani qui apporte ses percussions au setar et au shourangiz de la musicienne iranienne Shadi Fathi. Elle fit son apprentissage auprès du grand Dariush Talaï et il est évident que la sagesse musicale du maître lui est passée dans les doigts. Il s’agit alors d’une musique iranienne instrumentale plongeant au plus profond des racines traditionnelles au profit de compositions signées, pour la plupart d’entre elles, des deux musiciens eux-mêmes. Deux poèmes, dont l’un de Rûmi, ouvrent et closent le disque comme deux parenthèses. La délectation sonore est au rendez-vous.

 Sur le disque Arañando el Alma, le chanteur Andrés de Jerez et le guitariste Samuelito font vibrer un flamenco du meilleur cru, entre seguirilla, solea, taranto, buleria ou corridos gitanos… On se retrouve à Jerez, creuset de ce chant andalou, avec un subtil mélange de textes écrits par le chanteur et d’emprunts aux traditions populaires. La vie se chante comme une longue plainte modulée, comme un cri retenu puis jaillissant, comme un flot de larmes et de sueur. Le flamenco, flamboyant !

S’il y eut un trio malgache, il en est un autre qui joue les musiques grecques et roumaines. Kymata rassemble Kevin Seddiki, Maria Simoglou et Iacob Macuica se partageant chant, percussions, guitare et violon. Entre création et tradition, le trio explore un univers musical ancestral auquel il donne adroitement des teintes personnalisées d’apports légèrement jazz ou classiques. Mais qu’on ne s’y trompe pas, l’ombre du grand Tsitsanis ou des milliers de musiciens anonymes des vallées de Grèce et des plaines de Roumanie traverse ce disque comme un frisson bienfaisant.

Ajoutons encore un musicien et nous passons au quartet. Avec Belouga Quartet, nous pénétrons dans l’univers étonnant d’un quatuor de galoubets-tambourins. Rare, pour ne pas dire unique. Mais d’utilité publique puisque voilà une œuvre contemporaine au service d’un instrument de la tradition provençale. Nous avons en effet quatre musiciens mais aussi quatre territoires et quatre compositeurs : Jean-Michel Bossini, Patrice Conte, Miquèu Montanaro et Patrick Vaillant. Ces derniers ont obéi à certaines contraintes imposées par le quartet mais ont réussi à proposer un répertoire trans-provençal qui renouvelle la pratique du galoubet-tambourin. Qui a dit que les traditions appartenaient à un passé figé ?

Les traditions sont en effet surprenantes et passent facilement d’un musicien à l’autre, voire d’un milieu à un autre. Le disque Fanna-Fi-Allah : Sufi qawwali en est une autre preuve puisque voici de la musique sufi pakistanaise (le célèbre qawwali) jouée par un groupe californien qui est loin d’être débutant dans le style. Tahir Faridi Qawwal, leur leader, est donc américain et a rassemblé autour de lui quatre chanteurs et une chanteuse (le phénomène est rare, elle a pu se produire au Pakistan). Percussions, harmonium et battements de mains rythment ces chants d’un qawwali traditionnel qui n’a rien à envier aux grands maîtres pakistanais.

Les cinq autres disques produits par Buda en 2018 peuvent être groupés en deux « catégories ». Prenons d’abord trois CD que je nommerai « atypiques ». Dans Babel, Joce Mienniel et ses flûtes s’inventent un chemin qui pousse vers l’Inde en passant par le Moyen Orient. Musicien du monde, passionné des musiques multiples que lui offre son ouverture, il voyage avec cinq comparses venus de Syrie, d’Inde, d’Italie, de France et de Macédoine pour lui prêter percussions, contrebasse, oud, qanun, mandole et sitar. S’il est habile en jazz, Mienniel l’est aussi dans cet exercice d’écoute et d’échanges qu’autorise cette démarche risquée mais réussie.

Autre OMNI (objet musical non identifié), le triple CD Le cri du cyclope du percussionniste libanais Wassim Halal. Dans une sorte de délire en forme de triptyque, Halal met son darbouka au service d’un no man’s land musical exploré avec une trentaine de comparses d’horizons multiples. Musique contemporaine, jazz, musique des mondes, futur traditionnel, improvisation collective ? Où va Wassim Halal et le sait-il lui-même ? Docteur Livingstone de la musique, il en explore tous les possibles. Il pérégrine du Liban aux Tsiganes de Turquie et de là aux multiples arcanes des rythmes. Il fallait oser et il le fit, Buda aussi, dépassant largement les frontières des musiques étiquetées.

Si Halal nous emmène en no man’s land, d’autres musiciens nous promènent en une vaste salle des pas perdus mais pas perdus pour tout le monde puisque c’est le lieu de rencontres inopinées. Tel est le cas de Monster talk de Bumcello. Ces hors-la-loi musicaux n’en sont pas à leur coup d’essai, ils écument les scènes musicales depuis belle lurette en troublant volontairement les repères. Vincent Segal et Cyril Atef mêlent leurs percussions, violoncelle, basse et guitare aux claviers invités de Vincent Taurelle ; on y ajoute la voix et c’est parti sur des pistes improbables que d’aucuns diront trip hop, d’autres dub et que sais-je encore… Peine perdue, Bumcello fait du non style stylé gorgé d’influences multiples adroitement digérées. Ils disent que ce disque a été inspiré par Ligeti et Claude Lévi-Strauss : musique contemporaine, cultures du monde, inspirations sauvages.

Last but not least, Buda nous rappelle qu’il est toujours un label de musiques du monde aux origines traditionnelles. Et deux productions saluent cette démarche sous la bannière de la collection « Nostalgique » (déjà ouverte à l’Egypte et au Vietnam). Nostalgique Arménie s’impose facilement comme une anthologie allant de 1942 à 1952 et donnant à entendre des chants d’amour, d’espoir et d’exil ainsi que quelques improvisations sur instruments tels que oud ou duduk. On y retrouve la voix ou le jeu de musiciens importants comme Sonia Karach ou Oudi Hrant mais aussi les chansons de grands bardes (gusan) comme Sayat Nova.

Enfin, le Nostalgique Porto Rico revient aux années 1940-1960 pour un superbe choix de plenas, guarachas, boléros et autres chansons jibaras. Rare, précis, richement documenté, ce disque nous rappelle ce subtil mélange d’influences africaines, espagnoles et caribéennes sans lesquelles la célèbre salsa n’existerait pas. Un disque qui mérite une place de choix aux côtés des enregistrements de Lomax dans les Caraïbes. Notons également, non sans émotion, que cette publication est dédiée à Henri Lecomte dont l’esprit anime encore le travail de Buda.
Écrit par Etienne Bours